ENQUÊTE REPTILIENNE

Poursuivons le chemin de l’écriture en ce début de printemps avec Louis FRÈRE, installé quelque part dans notre feuillage maternel du Mesnil-le-Roi (Yvelines) au 18e siècle.

RENCONTRE
C’est pendant une séance de recherches on ne peut plus classique, où après avoir fait chou blanc sur les sites d’indexation habituels pour remonter ou enrichir je ne sais plus quelle branche de notre lignée maternelle, que je ratissais page après page un registre de la petite commune yvelinoise. J’ai croisé Louis pour la première fois dans un registre BMS tout à fait courant et la rencontre ne fut pas banale. Mon œil s’est en effet arrêté sur le terme « serpent » tracé à la plume en haut à gauche d’une page, pile poil sur la trajectoire de lecture qu’impose un balayage rapide des actes en présence. En temps normal, j’aurais cliqué très vite pour passer à la vue suivante, m’épargnant ainsi la lecture d’un acte de décès sans aucun doute sordide, impliquant forcément un enfant – c’est toujours plus glauque avec un petit – et un horrible reptile à écailles. Ai-je la phobie de ces bestioles ? Vous n’avez pas de preuve. Donc, en temps normal je serais vite sortie de ce guet-apens en changeant de page pour éviter à mon cerveau de commencer à construire tout seul des (mauvais) scénarios de films d’horreur.

SAUF QUE ! Sauf que cette première rencontre s’est faite après l’édition du ChallengeAZ 2023, et je n’avais pas oublié l’instructif billet de Marie « S comme Serpent » posté sur son blog « La forêt de Briqueloup ». Depuis ce jour de publication de la lettre S, je savais ainsi que le serpent pouvait être un instrument de musique, baroque, qui accompagnait les chants liturgiques et le chœur durant les offices religieux. Par extension, le serpent est aussi le musicien qui maîtrise et fait résonner cet étrange engin durant les messes et autres cérémonies sacrées. Je ne vais pas faire un exposé sur le « serpent » ici et vous invite à consulter mes références inscrites à la fin du récit.

Je me suis donc bien évidemment arrêtée sur cet acte de mariage du mois de février 1773 – eh non, ce n’était pas un décès, par étouffement ou morsure… Ce fut ma première rencontre avec Louis FRÈRE, « serpent de cette paroisse ». Ayant des FRÈRE par bus entiers répertoriés dans ma base d’ancêtres et de collatéraux, j’envisageai alors de procéder à l’exercice inverse de celui qui consiste à enrichir toujours un peu plus cette base. J’avais le serpent, à voir maintenant si je pouvais le rattacher à notre arbre.

ENQUÊTE
Le mariage dont il est question unit Louis PIERRE et Geneviève MONTAUDOUIN le 9 février 1773 en la paroisse du Mesnil-le-Roi. Louis FRÈRE notre serpent est un témoin. Et comme il est serpent, Monsieur le Curé s’est abstenu de nommer le lien qui le lie aux époux, il est juste…serpent !
Je vous parlais d’un bus pour les FRÈRE… si l’on rajoute les patronymes des deux mariés, il faut affréter un train. Les mariés du jour ne sont pas des ancêtres mais des collatéraux ; quelques Louis FRÈRE répondent bien à l’appel dans ma base, ce sont également des collatéraux, voire des témoins « sans attache ». Qui est qui et comment rattacher notre musicien à nos branches ? Je me suis d’abord jetée dans une enquête digne du « Crime à la racine », armée de tableaux, croquis, et autres notes manuscrites (non je n’avais pas de post-it multicolores à portée de main) pour mettre de l’ordre dans cet attroupement de « cousins » plus ou moins éloignés. J’y ai passé (trop de) un certain temps, sans grand succès, avant de commencer à me lasser et de me remettre à feuilleter les pages du registre par dépit, espérant recroiser notre serpent sur un acte un peu plus éclairant. Quelques pages et quatre ans plus tard, Louis FRÈRE serpent de cette paroisse mariait un de ses fils. Bingo : entre la présentation du noyau familial des deux époux et les témoins, je pouvais donner à Louis FRÈRE une place bien définie dans notre arbre !

Louis FRÈRE est un petit-fils de Jacques FRÈRE et Magdeleine PARRÉ, nos ancêtres à la génération 13. Il est le cousin germain de Jean Jacques FRÈRE et Elizabeth PIERRE, deux de nos ancêtres à la génération 11.

RAPIDE SURVOL DE LA VIE DE LOUIS FRÈRE
Louis FRÈRE, fils de Jacques et de Marguerite GARNIER est présenté sur les fonts baptismaux le samedi 23 mars 1715 en la paroisse du Mesnil-le-Roi. Deuxième enfant d’une fratrie de cinq garçons, lui et son frère cadet Charles Jacques seront les seuls à vivre plus de deux mois. Louis a vingt-quatre ans lorsqu’il épouse Marie Renée JOUAN – dont je n’ai pas remonté l’ascendance passé ses parents, mais pour ceux qui ont lu « Marie Magdeleine, notre Sosa 2025 », vous noterez que le patronyme JOUAN apparaît à plusieurs reprises dans les arbres d’illustration du billet, laissant supposer que Marie Renée est également issue d’une branche plus ou moins lointaine de notre arbre. J’ai répertorié neuf enfants au couple, dont les naissances s’échelonnent entre 1740 (année du mariage) et 1755, et parmi lesquels quatre d’entre eux atteindront l’âge de se marier, trois garçons et une fille. À travers les actes relatifs à sa descendance, on note que Louis était vigneron, et qu’en plus d’être « serpent de cette paroisse » il avait également la charge de « marguillier de cette paroisse ». 

UN DEUX DÉCÈS QUI POSENT QUESTION
Louis FRÈRE s’éteint le jeudi 8 mai 1783 âgé de 68 ans. Jusque-là rien d’illogique même si je suis quelque peu étonnée en lisant l’acte de sépulture de ne trouver que le nom et la date de décès de notre malheureux serpent, alors même que nous sommes en présence d’une personne qui paraît s’être beaucoup impliquée pour sa paroisse tout au long de sa vie. Les témoins, deux de ses fils et son gendre, me confirment que je ne suis pourtant pas face à un homonyme. L’interrogation vient de l’acte qui suit directement celui de Louis. En effet, le lendemain vendredi 9 mai disparaît Marie Renée JOUAN, sa veuve. À nouveau je porte une attention appuyée sur les témoins pour ne pas me faire embarquer par des homonymes (les bus, les trains, …). Pas de doute, ce sont les deux fils du couple qui ont déjà signé la veille pour leur père, et le gendre. Hormis un acte lapidaire là où j’attendais un hommage soutenu et circonstancié, rien ne transparaît sur l’origine des deux disparitions casi simultanées. Après quelques recherches en ligne, j’ai bien trouvé en 1783 en France une « épidémie de maladies pleuro-pulmonaires conjuguée avec la venue de fièvres pourprées et malignes » ; reste que si épidémie il y a eu, elle ne semble pas avoir touché grand monde au Mesnil-le-Roi. Je n’ai donc pas d’explication concrète et justifiée à ce jour concernant la disparition de notre serpent et de son épouse à vingt-quatre heures d’intervalle.

UN PATRIMOINE CONFORTABLE
Avec ma manie de feuilleter l’intégralité des registres notariés alors que je les consulte initialement pour relever un acte bien précis, repéré dans les inventaires en amont, et mon autre manie qui est de prendre en photo tout acte qui laisse apparaître un nom connu (on ne sait jamais !), je me trouve en possession de l’acte de partage de la succession de Louis FRÈRE et Marie Renée JOUAN, qui est rangé bien au chaud dans mes fichiers « on ne sait jamais ».
Le partage eut lieu à l’étude notariale du Pecq (commune proche du Mesnil) quatre mois après les décès des deux époux, en présence des trois fils et de la fille du couple ; le gendre autorisant son épouse est évidement présent aussi. Les biens à partager sont divisés en quatre lots. Plus d’une dizaine de pages énumèrent des perches de vignes et autres terres cultivées et cultivables localisées au Mesnil mais aussi à Saint-Germain et au Pecq. La succession du couple comprend également deux maisons, avec cour et bâtiments ; l’une d’entre elles est dotée d’un jardin en plus. Les deux bâtisses sont situées sur la « route de Carrières à Maisons », ce qui correspond de nos jours à la rue principale du Mesnil. À cette impressionnante énumération s’ajoute un jardin, qui ne rentre dans aucun lot et revient pour un quart à chacun des enfants. Un jardin fruitier sur lequel chaque enfant pourra venir s’approvisionner ?

BREF…
Pour conclure cette petite enquête, nous pouvons penser que Louis FRÈRE et Marie Renée JOUAN ont manifestement très bien vécu – du moins matériellement – au vu de l’étendue de leur succession. Il apparaît également que Louis a grandement œuvré pour sa paroisse, mentionné sur un certain nombre d’actes en tant que serpent, ancien serpent et marguillier. Restera que les disparitions de notre reptile d’église et de son épouse sont sujettes à questionnement.
Bref… nous avons un serpent posé sur une branche collatérale de notre arbre !


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Mes références sur le serpent en tant qu’instrument de musique :
. Article « S comme Serpent » sur le blog « La forêt de Briqueloup ».
. Florence Gétreau. Les images du serpent d’Église en France : caractéristiques, usages, symbolismes… Musique, images, instruments, 2013, 14, pp.8-31. ffhalshs-00867903f
. Ou tout simplement sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Serpent_(musique)

Image d’ouverture : L’église de Mesnil-le-Roi, Archives des Yvelines, collection iconographique.

13 commentaires

  1. Pas fan de serpents non plus, mais celui-ci, ça passe ! Chercher UN acte précis dans un registre, et en trouver mille autres qui pourraient concerner telle ou telle branche, je connais bien. Mais ce n’est jamais du temps perdu, parce que « on ne sait jamais ». J’aime le ton du billet et la qualité des recherches. Bravo !

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